« Traquées comme des proies » : la Corée du Sud confrontée à l’essor des deepfakes sexuels

5 octobre 2026

- Par : Fanny

En août 2024, la journaliste sud-coréenne Ko Narin ouvre Telegram pour vérifier une intuition : les premiers cas de deepfakes sexuels signalés dans deux universités ne sont probablement pas isolés. Elle découvre des dizaines de salons organisés autour d’établissements scolaires, où des photos de camarades, de collègues ou de voisines sont transformées en images pornographiques. Dans l’un de ces groupes, près de 220 000 membres se retrouvent. Il suffit alors d’une photo et d’un robot automatisé pour produire un faux en quelques secondes.

La révélation met au jour bien davantage qu’un détournement technologique. Des femmes et des adolescentes découvrent que leur visage circule dans des contenus dégradants, parfois accompagnés de leur nom, de leur âge ou de leur adresse. L’enquête montre aussi comment les victimes, des militantes et des journalistes ont dû documenter elles-mêmes les réseaux, tandis que les autorités peinaient à agir et que les plateformes restaient difficiles à contraindre. En 2026, alors que des réponses institutionnelles et des outils de détection se mettent en place, le scandale sud-coréen rappelle une réalité essentielle : la technologie accélère la violence, mais ne la crée pas.

  • Une ampleur révélée par Telegram : des salons ciblent des établissements entiers et réunissent parfois des centaines de milliers de membres.
  • Une fabrication accessible : un bot peut produire un montage sexuel truqué à partir d’une seule photo en une trentaine de secondes.
  • Des victimes abandonnées à elles-mêmes : plusieurs ont dû réunir les preuves et identifier les auteurs avant d’obtenir une réponse policière.
  • Une enquête menée par les femmes visées : des militantes ont infiltré les réseaux et contribué à faire avancer des dossiers classés.
  • Un problème toujours ouvert : les lois progressent, mais la responsabilité des plateformes et la circulation des images restent au cœur du débat.

Deepfakes sexuels en Corée du Sud : l’enquête qui a révélé les salons Telegram

Ko Narin, journaliste au quotidien Hankyoreh, cherchait à vérifier si les affaires rapportées dans deux grandes universités étaient liées. En explorant Telegram, elle découvre des groupes organisés par école, université et parfois collège. Des photos ordinaires y sont transformées en images sexuelles truquées, puis partagées avec des informations permettant d’identifier les personnes visées.

Le reportage fait basculer le sujet dans le débat national. Une jeune femme identifiée sous le pseudonyme de Heejin raconte avoir appris un samedi que son visage circulait dans ces montages : elle se sentait pétrifiée et isolée. En quelques jours, des internautes recensent plus de 500 établissements concernés ; les 30 et 31 août, des manifestantes se rassemblent à Séoul pour réclamer une réponse d’urgence.

La peur modifie aussi les usages quotidiens. Une lycéenne de 17 ans explique à l’Associated Press avoir supprimé ses photos Instagram, inquiète de ce que signifie vivre en tant que femme dans son pays. Quand publier une image devient un risque calculé, la violence numérique déborde largement l’écran.

Les salons ne sont pas de simples espaces de partage : ils forment une chaîne où se croisent producteurs, administrateurs et spectateurs. Pour intégrer certains groupes, il faut parfois apporter une nouvelle photo de victime, ce qui transforme le recrutement en mécanisme de propagation.

Comment les deepfakes sexuels sont fabriqués et diffusés

Un faux en quelques secondes, à partir d’une photo publique

Le procédé décrit dans plusieurs enquêtes est d’une simplicité glaçante : une personne récupère une photo publiée sur un réseau social ou dans un album de classe, l’envoie à un bot sur Telegram et reçoit peu après une image truquée à caractère sexuel. Le montage peut être diffusé avec le nom de la cible, son âge, voire son adresse.

Ce qui change avec les outils dopés à l’intelligence artificielle, ce n’est pas l’existence de la violence, mais son coût et sa vitesse. Des compétences techniques autrefois nécessaires ne sont plus un obstacle. L’activiste Won Eun-ji, du collectif Tracking Team Spark, décrit un système où producteurs, responsables de salons et consommateurs se renforcent mutuellement ; les bots permettent désormais à presque n’importe qui de produire des images.

Le phénomène ne se limite pas à Telegram. Des outils génératifs, dont le générateur d’images de Google Nano Banana selon les informations rapportées par Truthdig, ont également été détournés pour fabriquer des contenus non consentis. La facilité de création multiplie les occasions de nuire, tandis que les réseaux assurent une diffusion rapide et difficile à contrôler.

Une violence ancienne amplifiée par l’intelligence artificielle

Pour l’avocate Shin Jin-hee, qui accompagne des victimes, le deepfake sexuel n’est pas un crime apparu soudainement avec l’IA. En Corée du Sud, il s’inscrit dans une histoire de violences numériques, notamment le « molka », la captation clandestine d’images intimes. La technologie a changé d’échelle ; le mépris du consentement, lui, ne date pas d’hier.

Le cas d’un collège documenté par Newstapa illustre cette banalisation. En avril 2024, quatorze victimes sont recensées : onze élèves de 15 ans, une de 16 ans et deux enseignantes. Un élève transmet à l’auteur principal un lien vers un bot en présentant l’opération comme une plaisanterie ; au moins sept élèves l’utilisent ensuite, gratuitement au début ou contre paiement et recrutement de nouveaux membres.

La criminologue Chang Dahye souligne que ces images servent souvent à rabaisser les femmes, au-delà du voyeurisme. Pour certaines victimes, l’impact est durable : une doctorante de 30 ans interrompt ses recherches pendant un an et décrit un trouble panique après la diffusion de faux clichés. Une image fabriquée n’est pas une atteinte imaginaire : l’humiliation, la peur et la perte de contrôle sont bien réelles.

Date Repère Ce que cela révèle
2018 Manifestations contre le « molka » La contestation des images intimes filmées clandestinement prend une ampleur nationale.
Fin 2019 Révélation de l’affaire du Nth Room Un réseau d’extorsion sexuelle sur Telegram expose les limites de la réponse judiciaire et des plateformes.
2021-2024 Affaire des deepfakes de l’université nationale de Séoul Des centaines de contenus ciblent des étudiantes et d’anciennes camarades.
Août 2024 Enquête de Ko Narin dans le Hankyoreh La découverte de salons Telegram déclenche une mobilisation nationale.
26 septembre 2024 Nouvelle loi contre la possession et le visionnage de deepfakes sexuels La législation étend les comportements susceptibles d’être sanctionnés.
Avril 2025 Mise en place d’un dispositif national et révision de la loi de prévention Les autorités cherchent à structurer la réponse et l’accompagnement.
2026 Coopération interministérielle autour d’un modèle de détection par IA La détection automatisée devient un axe de lutte, sans remplacer la responsabilité des plateformes.

Pourquoi les victimes de deepfakes ont longtemps été laissées seules

Des plaintes difficiles à faire reconnaître

Plusieurs femmes racontent avoir dû rassembler elles-mêmes les preuves et tenter d’identifier les auteurs avant que leur plainte soit prise au sérieux. Une étudiante explique à la BBC qu’on lui a conseillé de ne pas poursuivre sa démarche, au motif que des images fausses ne constitueraient pas vraiment un crime. Ce type de réponse ajoute une épreuve institutionnelle à l’atteinte initiale.

Dans les établissements scolaires, l’inaction peut aussi isoler les victimes. Une enseignante, désignée sous le pseudonyme de Bandi par Newstapa, voit son visage associé à des images sexuelles truquées et à des commentaires insultants. Ses premiers signalements sont rejetés, l’affaire est classée et elle finit par changer d’établissement ; une autre enseignante résume le dilemme en expliquant qu’élever la voix peut mettre son poste en jeu.

En 2024, la police sud-coréenne recense 1 094 affaires de deepfakes et 573 suspects, dont plus de huit sur dix sont des adolescents. Un suspect mineur sur cinq est relâché sans sanction, notamment parce que la responsabilité pénale ne s’applique pas avant 14 ans. Le décalage entre la vitesse de diffusion et la lenteur des recours laisse aux victimes une charge disproportionnée.

Des plateformes difficiles à contraindre

Telegram a longtemps refusé de coopérer avec les autorités sud-coréennes, en s’appuyant sur une culture de confidentialité et une faible accessibilité aux demandes officielles. La psychologue légale Lee Soo-jung relevait que les plateformes pouvaient être surveillées en Corée, mais qu’il était difficile de les sanctionner pour les contenus diffusés par leurs services.

La situation évolue après l’arrestation en France de Pavel Durov, en août 2024. Dès le mois suivant, le régulateur sud-coréen obtient le retrait de 148 vidéos signalées. Au printemps 2025, selon le Korea Times, Telegram répond aux demandes sous 24 heures et en satisfait plus de neuf sur dix, contribuant à une arrestation fondée sur des informations transmises par la plateforme.

Cette évolution ne règle pas la question de fond : les contenus peuvent migrer vers d’autres groupes ou services. En 2026, les détournements d’outils comme Grok, le chatbot intégré à X, élargissent encore le débat. Des mesures sont engagées dans plusieurs pays, tandis que le Royaume-Uni, l’Union européenne et les États-Unis discutent de la responsabilité des services numériques et des outils d’IA. Retirer un fichier est nécessaire ; empêcher sa réapparition exige aussi des obligations et des moyens de contrôle durables.

Le débat dépasse désormais les seuls outils de création. Il concerne la modération, les délais de retrait, la conservation des preuves et la possibilité de sanctionner les services qui laissent prospérer des réseaux abusifs. L’accès payant à un outil de « déshabillage » suscite notamment des critiques d’associations, qui dénoncent la commercialisation d’un abus.

Les enquêtrices qui ont infiltré les réseaux de deepfakes

L’affaire SNU, de l’enquête classée à l’arrestation

Face aux défaillances, des militantes ont endossé un rôle d’enquêtrices. Pendant près de trois mois, Tracking Team Spark et le média d’investigation Newstapa infiltrent une cinquantaine de salons Telegram pour comprendre leur fonctionnement et établir des liens entre les comptes.

L’affaire de l’université nationale de Séoul, dite affaire SNU, montre l’importance de ce travail. Après un premier classement et des demandes adressées aux victimes pour qu’elles identifient elles-mêmes l’auteur, des militantes poursuivent l’enquête. Won Eun-ji se fait passer pendant près de deux ans pour un homme trentenaire marié à une diplômée de l’université, afin de gagner la confiance du meneur.

L’homme est arrêté au printemps 2024 après une coopération avec la police. Entre 2021 et 2024, il avait réalisé avec un complice plus de 2 000 contenus truqués visant 61 femmes, dont des anciennes camarades et des mineures. Le meneur est condamné à dix ans de prison, peine ramenée à neuf ans en appel. Les juges décrivent des victimes choisies comme du gibier, une formule qui souligne la logique de traque à l’œuvre.

Une mobilisation citoyenne qui pousse les institutions à agir

La mobilisation s’inscrit dans la continuité de l’affaire du Nth Room, révélée en 2019. À l’époque, Won Eun-ji et Park Ji-hyun avaient contribué à mettre au jour le réseau ; une pétition dépassant les 100 000 signatures avait ensuite renforcé la pression en faveur d’une réforme. En 2024, des pétitions et des lettres de victimes lues au Parlement remettent le sujet au centre du débat politique.

La réponse législative s’étoffe avec la loi du 26 septembre 2024, qui punit la possession et le visionnage de deepfakes sexuels, puis avec un dispositif national mis en place en avril 2025. En 2026, une coopération interministérielle autour d’un modèle de détection par IA marque une nouvelle étape, mais la détection ne garantit pas à elle seule le retrait rapide ni l’absence de rediffusion.

Après la destitution de Yoon Suk-yeol et l’arrivée au pouvoir de Lee Jae-myung en juin 2025, le ministère de l’Égalité des genres retrouve une ministre en septembre. Pourtant, Amnesty International relève que l’application des textes reste limitée et que les plateformes sont rarement tenues de rendre des comptes. Les avancées judiciaires comptent, mais elles ne ferment pas les réseaux ni ne réparent automatiquement les vies touchées.

Ko Narin est elle-même devenue une cible : des agresseurs ont ouvert un salon d’humiliation visant des journalistes qui couvraient l’affaire. Elle continue de vérifier si son visage y apparaît. Des communautés de grande ampleur se reforment malgré les enquêtes, et certaines victimes, comme Dami, subissent la réapparition des images pendant des années ; pour Ruma, victime de l’affaire SNU devenue militante, les problèmes non résolus restent plus nombreux que les dossiers clos.

Questions fréquentes sur les deepfakes sexuels en Corée du Sud

Qu’est-ce qu’un deepfake sexuel ?

Il s’agit d’une image ou d’une vidéo manipulée, souvent à l’aide de l’intelligence artificielle, pour représenter une personne dans une situation sexuelle sans son consentement. Le contenu peut être entièrement fabriqué tout en utilisant son visage et des informations permettant de l’identifier.

Pourquoi les salons Telegram ont-ils joué un rôle majeur dans le scandale sud-coréen ?

Des groupes organisés par établissement permettaient de partager rapidement les images, les outils de génération et les informations sur les personnes ciblées. Certains exigeaient l’apport de nouvelles photos pour accéder au salon, favorisant ainsi l’expansion du réseau.

La loi sud-coréenne punit-elle la possession de deepfakes sexuels ?

Une loi entrée en vigueur en septembre 2024 punit notamment la possession et le visionnage de deepfakes sexuels. Des révisions et un dispositif national ont suivi en 2025, mais l’application des textes et la responsabilité des plateformes demeurent des enjeux importants.

Pourquoi les victimes ont-elles mené leurs propres enquêtes ?

Dans plusieurs affaires, les premières plaintes ont été difficiles à faire reconnaître et les victimes ont dû réunir des preuves ou identifier elles-mêmes les auteurs. Des militantes comme Tracking Team Spark ont infiltré des salons pour documenter leur fonctionnement et aider les enquêtes.

Les outils de détection par IA suffisent-ils à résoudre le problème ?

Non. Ils peuvent aider à repérer certains contenus, mais ne remplacent ni des procédures de retrait rapides, ni l’accompagnement des victimes, ni la coopération des plateformes, ni des sanctions adaptées contre les auteurs et les services qui facilitent la diffusion.