Lancée en novembre 2025 avec Le prompt•source, la trilogie HELO imagine un futur proche où l’intelligence artificielle transforme les équilibres humains et politiques. Le premier tome, consacré à la naissance de HELO, a reçu le Prix Cyberdéfense 2026 au Forum InCyber. Sa suite, SOPHIA, attendue en librairie à la mi-novembre 2026, s’ouvre en 2028 : l’IA a tenu ses promesses, mais une religion se forme autour d’elle tandis qu’une intelligence sans centre, surnommée « le murmure », se développe en parallèle.
Pour Flavien Chervet, qui signe le scénario avec Nathalie Dupuy, directrice artistique, la bande dessinée permet de rendre accessibles des enjeux techniques sans les réduire à une démonstration abstraite. Pouvoir, confiance, espoir et peur prennent forme à travers des personnages et des choix de société. Des QR codes intégrés aux albums prolongent la fiction vers les faits, les publications et les événements qui l’ont inspirée : le récit ouvre une porte, les sources permettent d’aller vérifier ce qui se joue derrière.
Le choix d’un horizon proche renforce cette passerelle avec le réel. Le premier volume s’étend jusqu’en 2028, le deuxième couvre la période de 2028 à 2031, et le troisième devrait poursuivre l’anticipation jusqu’en 2034 ou 2035. Cette temporalité courte, proche des codes de la hard science-fiction, invite à se demander non pas ce qui pourrait arriver dans un siècle, mais ce qui pourrait déjà changer dans les prochaines années.
La tension centrale de SOPHIA oppose deux formes d’intelligence et, avec elles, deux manières d’organiser le pouvoir. HELO incarne une logique centralisée, capable de coordonner et de contrôler efficacement ; le murmure évoque une intelligence distribuée, sans centre unique. La première peut concentrer l’autorité et creuser les inégalités, tandis que la seconde risque de ne pas produire d’ordre commun. L’histoire d’Internet, d’abord portée par des idéaux décentralisés avant que de grandes plateformes ne concentrent une part importante des échanges, donne un repère concret à cette opposition.
Cette opposition questionne aussi notre définition de l’intelligence. Parce que l’expérience humaine est liée à une conscience individuelle, il est tentant d’imaginer que toute pensée doit appartenir à un « je ». La science-fiction a souvent exploré d’autres possibilités, des intelligences en essaim aux esprits répartis entre plusieurs corps. Dans cette perspective, un vaste réseau pourrait manifester des capacités intelligentes sans ressembler à une personne consciente : une idée qui invite à regarder nos propres intuitions avec davantage d’humilité.
Le mot superintelligence permet, selon Chervet, de sortir d’une comparaison trop centrée sur le niveau humain. L’enjeu ne serait pas seulement de reproduire nos capacités, mais de construire des systèmes qui nous dépassent dans certains domaines. Les lois d’échelle, qui décrivent l’évolution des performances à mesure que les modèles et les ressources progressent, alimentent cette réflexion. Un point particulièrement surveillé est l’amélioration récursive : des systèmes capables de participer à la conception de générations suivantes. Cela ne signifie pas qu’une superintelligence existe déjà sous la forme montrée dans la fiction, mais explique pourquoi cette perspective nourrit les débats des laboratoires.
Dans le premier tome, la question de l’alignement est abordée sous un angle technique : comment s’assurer qu’un système puissant agisse conformément aux intentions humaines ? Le tome suivant déplace le débat vers une question moins facile à déléguer aux ingénieurs : quelles valeurs faut-il choisir ? Celles d’une entreprise, d’un État ou d’une société traversée par des désaccords ? Une IA peut suivre des objectifs définis ; elle ne peut pas décider à la place des humains quels objectifs méritent de guider l’avenir.
La religion des Alignés donne une forme collective à cette interrogation. HELO est perçue comme omnisciente et omniprésente, tandis que l’idée d’une intelligence qui s’améliore sans cesse prend une dimension presque transcendante. La fiction met ainsi en scène les émotions déjà attachées aux technologies : la crainte d’un système incontrôlable, mais aussi l’espoir qu’il apporte une société sans maladie, sans famine ni guerre. L’alignement n’est donc pas seulement une affaire de réglages : il concerne les croyances et les priorités que les humains projettent sur leurs outils.
Pour créer le deuxième tome, Chervet et Dupuy ont également développé HyperBD, un outil de travail conçu autour d’un modèle d’IA. Le « harnais » désigne ici l’ensemble des consignes, des étapes et des outils qui aident le modèle à participer à un métier précis. Dans l’atelier numérique, les auteurs peuvent organiser les cases, générer des éléments visuels, placer les bulles et harmoniser des textes lorsqu’un nom ou une date change. L’IA prend en charge une partie des tâches répétitives ; la composition artistique et les décisions narratives restent au cœur du travail humain.
Cette organisation a aussi facilité la collaboration à distance entre Paris et Lyon. Chacun peut consulter les avancées, laisser des commentaires et retrouver les éléments restant à traiter. Pour une équipe créative, le gain ne se mesure pas uniquement au nombre d’images produites : réduire les allers-retours et rendre les modifications plus cohérentes peut libérer du temps pour les choix qui donnent sa personnalité à une planche.
Parmi les scénarios du premier tome, le désalignement et l’auto-amélioration sont désormais au centre des discussions sur l’IA, selon Chervet. D’autres pistes, comme une communication entre systèmes dans une langue difficile à interpréter par les humains, restent plus spéculatives. Dans SOPHIA, la robotique humanoïde et les interfaces cerveau-machine servent de signaux d’anticipation, tandis que la gouvernance par l’IA apparaît comme une perspective plus lointaine, même si l’utilisation de ces outils dans des domaines stratégiques mérite déjà une attention particulière.
Pour suivre les notions au fil de la série, trois repères facilitent la lecture : l’alignement demande au service de quelles valeurs une IA doit agir ; le harnais organise les instructions et les outils qui la rendent utile à une tâche ; la superintelligence désigne une capacité qui dépasserait les performances humaines dans des domaines importants. La force de HELO est de relier ces concepts à des conséquences visibles : qui décide, qui bénéficie des progrès et qui assume les risques.